Une fois n’est pas coutume

J’apprends le décès d’un journaliste français, Jean-Jacques Sévilla, qui aimait le Brésil et y vivait. Et qui sut faire partager ses passions des années durant pour le Brésil, pour nous lecteurs de la presse quotidienne parisienne. Et avait également écrit, autour de 23 portraits de cariocas, l’ouvrage Rio de Janeiro en mouvement, aux éditions Autrement. Alors je publie in extenso le “carnet” du quotidien Le Monde, daté de ce 27 août 2009, signé Dominique Dhombres.

Son héros était Manoel Francisco dos Santos, le joueur de football brésilien (1933-1983), dit Garrincha, comme le petit oiseau tropical du même nom qui préfère mourir plutôt que de se laisser attraper. Jean-Jacques Sévilla, ancien correspondant de Libération puis du Monde au Brésil, est mort d’un cancer à Rio de Janeiro. Ce n’est pas pour rien qu’il s’était intéressé à la carrière de Garrincha. Comme ce dernier, il avait l’air d’un moineau toujours sur le qui-vive, prêt à s’envoler. Jean-Jacques Sévilla s’enflammait facilement, le regard intense, avec de grands gestes de ses bras maigres, pour parler de son club de football préféré, de la cause des Indiens, ou d’une de ces affaires politico-financières tordues, dont le Brésil n’a certes pas l’exclusivité, mais qui prennent là-bas des détours inattendus. Il s’indignait, puis riait.
Il en avait beaucoup vu, mais il était toujours capable, comme à son arrivée, de se passionner pour ces histoires extraordinaires qu’il s’efforçait de décrypter pour le lecteur français. Il avait consacré un livre au Phénomène Ronaldo (Plon) en racontant les étranges traitements que ce footballeur avait subis pour améliorer ses performances. Il en savait long, aussi, sur le trafic de cocaïne qui s’opère dans les favelas, mais dont les grands patrons sont des hommes d’affaires ayant pignon sur rue. C’était un spectacle quand, le plus souvent debout, la main levée ponctuant son propos, il interrogeait au téléphone quelque interlocuteur lointain sans jamais lâcher prise avant d’avoir obtenu l’information qu’il cherchait. Cela prenait le temps qu’il fallait. A l’autre bout du fil, tour à tour bousculé et flatté, l’interlocuteur finissait par céder…
Jean-Jacques Sévilla était né en Algérie, où son père était chef de gare. Il avait mal vécu son retour, très jeune, en France, lors du départ forcé des pieds-noirs, et n’en parlait pas volontiers. A l’IUT de journalisme de Bordeaux, il avait suivi les cours de Robert Escarpit à l’époque où ce dernier signait chaque jour un billet à la “une” du Monde. Il avait été cuisinier. Et puis, il était devenu pêcheur de crevettes en Guyane française. C’est là qu’il avait rencontré sa femme, Zilda, une journaliste brésilienne passionnée par l’écologie. Ils s’étaient installés à Brasilia, puis à Rio. S’il avait pu, il aurait vécu la plupart du temps dans la forêt amazonienne, où il rêvait de construire un hôtel intégré à la nature, qu’on aurait eu du mal à distinguer des arbres. Il rêvait de rencontrer des “Indiens isolés”, sans contact avec le reste du monde, qu’on trouve en Amazonie. Il disait que le regard d’un jaguar, qu’il avait croisé un jour en forêt, était, de toute sa vie, ce qu’il lui avait été donné de voir de plus beau.
• 14 septembre 1950 – Naissance à Oran (Algérie) ; 1984-2003 – Correspondant de “Libération”, puis du “Monde” au Brésil ; 24 août 2009 – Mort à Rio de Janeiro.

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