Mariene de Castro: « A Bahia já samba de novo »

mariene-d« Dorénavant, Bahia danse à nouveau le samba de Bahia ». C’est ainsi que l’on pourrait traduire cette phrase de Mariene de Castro, nouvel emblème musical de Bahia, qu’elle a souhaité prononcer en conclusion du long entretien qu’elle m’a accordé. Mais… revenons en arrière, vingt-sept ans en arrière.
Dans le quartier de Nazaré, à Salvador, en cette demeure familiale où la mère, employée dans le service public, et la grand-mère étaient omniprésentes. C’est dans cette maison de la capitale, à l’ambiance matriarcale que Mariene fait ses premiers pas musicaux… avec des bouteilles vides de déodorant en guise de microphone.  Le père n’était déjà plus là, un oncle jouait de la contrebasse, la grand-mère enseignait le piano.

De quatre à douze ans elle est inscrite aux cours publics du Théâtre Castro Alves, référence d’excellence, pour la danse de ballet. Et puis vient le temps d’entrer dans une école primaire qui propose des cours de ballet et de théâtre. L’école Ginasio São Bento : c’est là qu’elle chante pour la première fois à l’âge de 10 ans. Elle va alors à l’école Salete, dans le quartier de Barris. Le soir, lorsqu’elle rentre chez ses parents, c’est toujours au son de la voix de sa mère qui chante, à laquelle s’ajoute les chansons de Dalva de Oliveira  – la Edith Piaf du Brésil – à la radio, sans oublier Luiz Gonzaga, qu’elle franchit le seuil. Son premier cadeau, à 5 ans, sera logiquement un disque vinyl de… Beth Carvalho, Coisinha do pai, déjà grande estrela nationale du samba, à Rio de Janeiro et dans le Brésil tout entier.
Les vacances et les week-ends passés à Andaraí, dans la Chapada Diamantina, en une nature profonde, lui révèlent les sonorités de marujada, de ternos dos reis, au cours de ces fêtes mi-religieuses, mi-folkloriques, de province, qui emplissent les sens et comblent l’âme. Mariene pense déjà à étudier un instrument. À Salvador, elle se rend donc à l’école de musique dans le quartier voisin de Mouraria, à 13 ans, et son professeur découvre, les premiers jours, un timbre de voix surprenant. Contre alto, ainsi en aura décidé le destin. Mariene ne jouera d’aucun instrument et chantera. Et les premières petites contributions surgissent, à travers des contacts de l’école : jingles, publicités. Elle s’insère dans un petit groupe de percussions, Odoyá, à 13 ans.
Surgit alors la première vraie invitation par un groupe de Carnaval, Timbalada, alors qu’elle n’a que 16 ans. Elle y restera deux années durant et connaîtra à l’occasion la future grande étoile de la musique métisse à Bahia, Carlinhos Brown, fonadateur de ce groupe. Et une première tournée suit, à travers le Brésil, comme choriste, avec quatre autres choristes bahianaises dont la jeune Mariella Santiago, pendant un an. Nous sommes à l’époque de l’album Alfagamabetizado de Brown. Viendront encore deux ans de présence au Carnaval sur le char musical de Carlinhos Brown. Le long apprentissage prend forme… C’est alors que les opportunités, en solo, se multiplient pour cette native du signe zodiacal du taureau.
Sa mère la présente à un animateur de la radio publique, de Bahia, Radio Educadora. Elle peut ainsi faire, grace à lui, son premier concert en solo, en décembre 1997, au centre historique. Dans la foule, deux Français, Guy CAPDEVILLE et Yves Latestaire sont émerveillés par la performance scènique et les potentialités de la chanteuse, à laquelle ils proposent d’emblée une tournée. Ils sont producteurs exécutifs, mandatés par Le Florida, une société de spectacles agenaise, comme découvreurs de talents musicaux. En juin 1998, se succèdent, un mois durant, plus de vingt shows – d’un spectacle au titre évocateur Iluminada – dans la région de la capitale du pruneau et du rugby. Plus de deux cents spectateurs chaque soir pour un répertoire de vingt chansons, avec son équipe de cinq musiciens bahianais et un technicien, accompagnés par  deux musiciens français. Premiers entretiens avec la presse locale, premières signatures d’autographes. Émotions du contact avec le public, quelquefois les larmes montent aux yeux… Bossa nova, Samba da Bahia, ijexá, maracatu. Mariene présente aux Français provinciaux un large panorama des genres et styles musicaux brésiliens. Avec une chanson fétiche, aussi : « Falsa baiana », de Geraldo Pereira, qui est toujours à son répertoire en 2010.

Roque Ferreira, le guide. Le retour à Bahia est douloureux. Malgré le fait qu’elle batte à toutes les portes, personne ne tient compte de son succès en France. Les portes restent fermées. Mais depuis l’adolescence, elle parvient, entre le Reiki et le spiritisme, et quelques amies chères, à maintenir sa foi en l’avenir. « Deus me deu a mão e então me disse: va ». (« Dieu m’a donné la main et m’a donc dit: va »). 1998, donc. Un article d’une page entière de la journaliste Claudia Lessa, dans le quotidien A Tarde, évoque pourtant, peu après, sa tournée en termes élogieux: « Baiana começa carreira na França ». Mariene croit qu’il sonne à point. Loin s’en faut. Partie remise une nouvelle fois.  « Aqui nunca me deram bola » (Ici, à Bahia, ils ne m’ont jamais donné ma chance). Ils, ce sont les producteurs et l’industrie musicale locaux, bien sûr. Mais l’année précédente, 1997, restera néanmoins la marque de sa première recontre avec le sambista Roque Ferreira.
mariene-kLe début des années 2000 la verra d’abord remporter un prix local, mais important, parrainé par un grand sponsor national, TIM. Puis elle occupera toutes les scènes de Bahia, modestement mais sûrement. Déjà, ainsi, elle foule le parquet de la grande scène du Théâtre Castro Alves, ou bien encore s’installe pour un long moment sur la scène du petit Teatro XVIII, qui a alors le vent en poupe, avec son show A força que vem da raiz. Sans oublier d’honorer de sa fougue les festivals importants de la province. 23 avril 2004: La native du quartier de Nazaré  reçoit un appel téléphonique… C’est l’attribution d’un prix, le prêmio Braskem, pour lequel elle s’est inscrite, sans trop y croire, pour la troisième année consécutive. « C’était le jour de Saint-Georges », me dit-elle avec émotion. Celle qui se tourne toujours vers les appels et les signes des divinités du candomblé, sans nier le synchrétisme bahianais, y voit alors un signe. Elle peut ainsi enregistrer son premier album, nommé  « Abre caminho », composé avec son mari d’alors Jota Velloso et tout imprégné des références au candomblé. Cela est comme un hommage aux feuilles sacrées (folhas sagradas), aussi. Mariene intervient essentiellement sur les mélodies, dans ce disque où la pierre musicale se nomme, déjà,  Roque Ferreira. Roque, « un parolier, un compositeur, un homme qui exprime exactement ce que je voudrais dire. C’est comme si nous étions en syntonie parfaite », m’affirme-t-elle avec une assurance qui fait plaisir à entendre.

2005. Sans structure de production. Peu de réceptivité pour sa musique, son samba de Bahia. Manquent donc les équilibres essentiels. Elle continue de frapper à la porte des producteurs. Personne ne répond sauf une, Paula Resende. Elle peut ainsi faire plusieurs dizaines de shows, à Salvador, sur son concept Santo de Casa. Des habits de lumière, des bracelets d’argent, de laiton, de toutes matières, par dizaines, aux avant-bras. Une ambiance florale, souvent. Reconnaissable entre mille autres, Mariene. Par sa voix, son accent si particulier de Bahia, ses refrains qui n’appartiennent qu’à son répertoire, sa présence sur scène, et par sa grace, non négligeable. Et un orchestre qui ne fait en rien défaut dans les sonorités bahianaises typiques. Des racines d’une terre, Bahia, des signes d’une certaine religiosité, un goût pour la musique populaire de cette même terre, voilà de quoi est fait la « sainte trinitité » de « Santo de Casa ». Un samba de Bahia, qui se distingue en tout, selon elle, du samba joué à Rio de Janeiro. Et bien encore plus, évidemment, des copies « très mal fagotées » de ce samba de Rio, jouées à Bahia. Mariene part même en mini-tournée en Italie. Onze villes pour autant de concerts, avec son équipe de dix-huit personnes, qui l’accompagne désormais. En France aussi, à Paris, cette fin d’août 2005, où elle représente Bahia dans le cadre du Lavage de la Madeleine et pour quelques concerts (Favela Chic, Flèche d’or) avec un public largement brésilien. La saudade de ces brésiliens exilés est grande et assouvie.

mariene-iMais la même désillusion de retour à Bahia. « Existe uma certa : todo mundo elogia; nao busca. Sou de conquista e de lutar ». (« Il est une évidence: tout le monde fait l’éloge; mais ne cherche pas. Je cherche à conquérir et je lutte »). Mariene créée ainsi le groupe « Vozes da Purificação » aux côtés de Jota Velloso, son compagnon d’alors, avec comme charnière l’esprit de Santo de Casa. L’esprit qui lui est désormais chevillé au corps par tant de parcours au plus près de l’âme bahianaise, sous ses formes les plus traditionnelles. Des femmes de tous les jours, avec cette samba de roda, si typique à ces alentours de la région de Santo Amaro da Purificação, sont alors ses compagnes musicales de tous les instants. Une ronde se forme, certaines ont des fourchettes et une simple assiette pour battre le rythme. Ainsi est Bahia. La production de l’album sera assurée par des fonds publics. Les contacts se multiplient dans la ville et aux alentours de cette même Santo Amaro da Purificação, ville d’où est issu Jota, neveu de Caetano Veloso, et où vit la grande matriarca de la famille Veloso, mère de Caetano, et autour de qui tout se catalyse: « Ce fut merveilleux de chanter avec uma senhora comme Edith do Prato, et j’ai pu, aux domiciles personnels de ces femmes, approfondir grandement ma connnaissance de la samba du Recôncavo ». Vient alors à Salvador, en février 2007, un concert hommage à Mae Meninnha, ialorixá et figure légendaire du candomblé de Bahia, décédée en 1986. Mariene est déjà de la « famille ». Mariene est donc sur scène. Plusieurs milliers de personnes l’acclament, en ce jour où elle cotoie Caetano Veloso, Gal Costa, Maria Bethânia, Márcia Short, entre autres étoiles, sur cette scène en plein air. Puis suivra également un concert, à Salvador, avec deux grandes stars de la musique populaire du Brésil, Zélia Duncan et Simone. Une soirée mémorable, encore. Mais toujours rien, au sens d’une rencontre, d’un producteur créatif…
Trois enfants, trois albums. 2007. Elle fait la connaissance personnelle de la sambiste Beth Carvalho – auteur de l’album écouté tant de fois vingt ans ans auparavant – dans une fête de candomblé du Terreiro de Gantois, dans le quartier de Federaçao, à Salvador. Une chanteuse résidente à Sao Paulo, Veronica Ferriani, lui avait donné l’album de Mariene comme cadeau. « Uma mão me ajuda ». « Eu conquisteu meu publico, um trabalho de formiguinha », me confie-t-elle. En effet, cette main donnée, ce travail de fourmi commencent à porter leurs fruits. Beth connaissait Mariene via un disque. Désormais l’accolade est de mise. C’est un premier déclic. Décisif. Entre temps, la situation civile, la vie personnelle et la position sociale de Mariene avaient évolué… La voilà invitée par Beth à se produire avec le groupe Quinteto em Branco e Preto, à Rio de Janeiro, sous les arches du quartier de Lapa, le jour de la fête nationale du samba (dia do samba). Le fils du grand sambista Joao Nogueria partage la scène avec elle. C’est un succès critique et public. L’influent journaliste Lauro Lisboa Garcia fait son éloge, dans le quotidien Estado de Sao Paulo. Ce même jour, à Salvador, en fin de matinée, elle aura déjà chanté ses chansons fétiches pour plus de… quinze mille spectateurs dans un des grands jardins publics de Salvador. Viendra les semaines suivantes un show dans la salle Circo Voador, à Rio de Janeiro, devant plus de deux mille personnes. Puis Beth Carvalho l’invite à enchaîner avec une présence remarquée, à Sao Paulo, dans la salle SESC Pinheiros, aux côtés de Elza Soares – l’ex muse de Garrincha (Mané), le footballeur le plus légendaire du Brésil après Pelé – Chico César et Sergio Santos. Des milliers de spectateurs sont présents.

2008. Une mini-tournée en Espagne, dans la région de Soria, est programmée. Mariene profite ainsi de quelques trous dans son agenda pour faire ses débuts d’actrice dans un long-métrage, bahianais. L’année suivante, elle peut, pour la troisième année consécutive, faire des dizaines de shows, dans des salles moyennes ou lors de festivals, en province et à Salvador, sur son modèle de « Santo de Casa ». Son public fidèle répond présent à chaque fois. « Santo de Casa » est lancé et ancré dans les esprits des mélomanes. La création l’année précédente d’une structure de production, stable, n’y est pas pour rien. Et la « sacerdote du samba de Bahia », comme la nomme son mentor Roque Ferreira, participe donc au Carnaval, dans le bloc musical de Alerta Geral, tout entier dédié au pur samba. Sans oublier d’ouvrir – juchée sur un mini-bus – le long traditionnel défilé de Bonfim, qui précède le « lavage » de Bonfim… Mariene ne cesse d’aller de l’avant. Pour cela, même enceinte de plusieurs mois, ce 14 juin 2010, elle était l’invitée unique d!un programme de la chaîne de télévision TVE Brasil, « Sem censura », diffusé sur l’ensemble du territoire à une heure de grande écoute. Un  programme d’une durée d’1h30 où elle apparaît seule. Mais l’actualité de Mariene est pour l’instant tournéee vers la naissance de son… troisième enfant. Ensuite, viendra le moment de rentrer en studio pour enregistrer son troisième… album, dont la figure centrale sera à nouveau le sambista Roque Ferreira, bien sûr. « Cinq longues années sans enregistrer », soupire-t-elle devant moi, tout en tripotant son bijou en or, cette patuá typique de Bahia dédié à sa divinité favorite du candomblé – Oxum, qu’elle porte en pendentif. Avant de reprendre : « Tudo acontece na hora certa » (tout vient au moment voulu), dans un grand sourire. Ce « tout », nous dirons qu’elle le doit bien plus à quelques rares rencontres décisives, qu’aux cercles musicaux officiels de Bahia, qui ne l’ont jamais aidé, ou presque jamais.
Pour terminer ce portrait, le flâneur se permet d’évoquer un souvenir personnel. Il doit dater de courant 2007. Un documentaire sur le génial sambista Cartola, fait avec quatre bouts de ficelle, était projeté dans la salle du musée d’art moderne, en milieu d’après-midi. À voir le générique se lancer, le flâneur, qui se croyait seul, s’était retourné pour jauger la grande salle. Seuls deux spectateurs, oui, deux, étaient légèrement en retrait. Mariene et son ami.

mariene-aMariene de Castro et le cinéma. En 2010, sortiront deux films où Mariene de Castro est actrice. Second rôle dans Ensolarado, court-métrage de Ricardo Targino. La bande sonore est signée de deux petits génies du Brésil : Pereira da Viola et Marimbomdo Chapéu. Dans le long-métrage bahianais Jardim das folhas sagradas, de Pola Ribeiro, elle interprète la mère du personnage principal. Mariene est également  la chanteuse de la bande sonore du court (25′) et du long-métrage (55′) Elas Contam (pegando a palavra)/Ellas Cuentam (tomando la palabra) de l’organisation non gouvernementale, espagnole, Mujeres del Mundo, tourné en 2007 par Olga Latorre. La musique originale est de José Ange Lorente. La production est espagnole et brésilienne. Le film fut tourné en grande partie à Salvador. En 2008, la chanson de Mariene « Ilha de Maré », composée par Walmir Lima e Lupa, fit partie de la bande musicale du long-métrage Ó Pai, Ó, mis en scène par Monica Gardenberg. Quelques mois plus tard, sur la chaîne Globo, dans le feuilleton homonyme, Mariene de Castro chantait « Raiz », une composition de Jota Velloso et Roberto Mendes. (Photographies © Mara Mercia)

marieneDiscographie :
1999 – Participe du disque « Rosário dos Pretos », avec les Filhos de Gandhi.
2002 – Participe du disque « Vozes da Purificação« , de dona Edith do Prato (label Biscoito fino).
2004 – Lance son premier disque « Abre caminho ».
2006 – Participe du DVD/CD « Beth Carvalho canta o samba da Bahia », de Beth Carvalho, enregistré à Salvador, au Théâtre Castro Alves.
2007  – Lance en juillet son premier DVD, d’un seul titre, « Abre caminho » réalisé par Paulo Hermida, et filmé entre autres pendant les fètes de Iemanjá et du lavagem de Bonfim, en 2007.
2009 – Lance son deuxièm album: « Santo de casa – ao vivo ».
Références sur la Toile :
– un petit film de douze minutes
http://www.marienedecastro.com.br/
http://www.tiagolima.com/mariene/

Ci-dessous, la pochette du second disque (photo © Paulo Hermida et Marcelo Mendonça), sorti en mai 2009 : « Santo de casa – ao vivo », enregistré au Teatro Castro Alves le 19 février 2009. Est annoncé pour la fin 2010, le lancement du DVD « Santo  de Casa – Ao vivo », qu’elle a enregistré en direct, dans une salle pleine à craquer mais relativement apathique, dans le même théâtre le 29 mai 2010.
Depuis ce vendredi 23 juillet 2010, Mariene de Castro est sous contrat avec Universal Music, document signé ce jour là en présence du président du label au Brésil, José Eboli, du directeur artistique, Daniel Silveira, et de l’équipe de marketing, dirigée par Márcia Santana. Il est à noter que le tout nouvel attaché de presse de la chanteuse, à Salvador, est Eduardo Scott. Il accompagna pendant de très nombreuses années la chanteuse bahianaise d’axé music, la plus médiatique du Brésil, Ivete Sangalo – vraiment aux antipodes du samba. Une nouvelle « politique de communication », radicalement différente, pour Mariene de Castro ?
mariene-b

Vous aimerez aussi...

3 réponses

  1. tina almeida dit :

    Une merveille! Merci.

  2. capdeville dit :

    bon, le 23 juillet la W M coiffe Mariene , va-t-elle devoir garder toujours la meme mise en pli: sous peine de rupture de contrat ….guy
    ps- demandes le lui de ma part. Regardes mon blog y a du nouveau