Si proches, si loins

betaoLe salon d’un appartement, comme quelconque logement privé, de nos jours. Deux fauteuils blancs, une chaîne hi-fi, un ordinateur où défilent des reproductions du peintre Arcimboldo, un petit bonsaï sur la table basse. À l’écart, une caméra vidéo, haut perchée sur un trépied.
« Je peux entrer ? », demande Bernard. Le quarantenaire chauve, au sourire facile, en jeans et bras de chemise lilas, légèrement dégrafée, qui semble excité comme une puce, est en effet venu à l’invitation de Armin Meiwes, colosse barbu qui le reçoit, et porte beau, dans son blazer beige, son pantalon noir bien coupé et ses souliers neufs. Que vient-il faire, Bernard ? Il vient se faire dévorer. Oui, Armin a en effet posé une annonce, à la recherche d’une personne, jeune, qui voudrait bien se « faire massacrer » et assouvir ses volontés antropophagiques. Bernard Brandes, qui y a répondu et a vu sa « candidature » acceptée malgré son âge, est donc là pour cela. Tellement à l’aise, le personnage interprété par Marcelo Praddo, qu’il assène, d’une voix claire et forte, à Armin, pourtant chez lui : « Mettez-vous à l’aise!». Et boit d’un seul trait le verre de vin rouge qu’Armin lui tend. On rit jaune. Car Bernard, qui piétine d’impatience, dans le salon, ajoute « Votre annonce a rempli d’espérance ma vie ». Et le ton, depuis les premiers mots de la pièce, n’est à l’ironie, encore moins placé à un deuxième degré. Le filet de voix d’Armin, assis et qui taille très délicatement le bonsaï, est là pour nous rappeler cette mesure verbale, toujours posée, délicate, basse et quelquefois à peine audible. Toujours sur une certaine défensive, Armin, qui « ne se considère pas comme une personne malade » boit son verre à petites gorgées, alors que Bernard ne cesse de le presser avec ses « On commence ! Vous allez réaliser mon rêve ! ». Auxquels Armin, comme pour s’efforcer de ne pas dévier de son rail obsessionnel, demande encore: « Vous êtes vraiment prêt ? ». Mais l’acteur qui balance cette réplique qui pourrait être anodine, c’est Carlos Betão*, et cela change tout. Le temps vient alors où Bernard, promptement torse nu, impatient, se saisit de la caméra, comme un enfant un cadeau devant le sapin de Noël…. Ce qu’il advient par la suite, nous laissons ici le lecteur l’imaginer, dans cette courte première pièce de la jeune et talentueuse bahianaise Claudia Barral, avec une phrase empruntée à Caetano Veloso, présente à l’esprit: « De près, personne n’est normal ».

* Nous proposerons la semaine prochaine une interview de C. Betão, Son impressionnante présence sur les scènes de Salvador nous rappelle par bien des côtés, depuis les six années que nous y assistons – dont une inoubliable interprétation dans la pièce « Combat de nègre et de chiens» – les performances des monstres sacrés Geraldo del Rey, Othon Bastos voire un Bruno Crémer ou un Jean-Pierre Marielle, pour nos lecteurs français. Rien de moins.

– Sal, pimenta, alho e noz moscada (sel, piment, ail et noix muscade). De Claudia Barral. Avec Marcelo Praddo et Carlos Betão. Mis en scène de Gil Vicente Tavares.
La pièce, d’une durée de vingt-cinq minutes, se joua les 4, 5, 6, 12 et 13 février 2011 sur la scène d’une salle de cinéma, avant la séance de 21h. Une petite centaine de spectateurs se pressèrent, là, chaque soir.
(photos © Teatro NU)

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