Truq Cine : là où le cinéma est plus bahianais

Depuis la reprise de la production cinématographique à Bahia, en 2001 avec 3 Historias da Bahia , il est une petite équipe qui accompagne et soude la volonté et l’esprit filmiques d’une génération de metteurs en scène bahianais : Truq Cine, née en 1988. Nous avons rencontré sa co-fondatrice, Sylvia Abreu.

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S. Abreu / Photo droits réservés

Une histoire d’amour, dirons-nous. À Salvador, il était « bel homme » et acteur de théâtre, Moisés Augusto. Et Sylvia, fille de banquier, voulait produire des émissions pour la télévision. Une rencontre, donc. Elle administrerait. Il produirait. Avec, autour d’eux, un cercle d’amis, qui vit les premiers bénéfices de la fin de la dictature militaire, qui se forme… Ils s’appelaient déjà Pola Ribeiro, alors jeune cinéaste, et toute la génération des « Lumbráticos ». Le projet télévisuel ne trouva de débouchés, mais personne ne baissa les bras… La publicité et les campagnes de communication gouvernementales et politiques en étaient encore à leurs balbutiements, dans la très provinciale Salvador. Ce serait donc « la niche et le choix » de Truq : une agence de publicité. Le frère de Pola, Zezéu Ribeiro, modeste candidat d’opposition aux conservateurs, souhaitait devenir maire de Salvador… Coup d’essai et coup manqué. Mais le virus politique est pris.
Années d’opposition que ces années 90. L’équipe du baron Antonio Carlos Magalhaes dirige Bahia. Rien de mieux pour focaliser l’attention de ses adversaires politiques, prinicipalement du PT, avec une structure de communication très professionnelle.  Premiers équipements Umatic en 1988. Des bureaux dans les quartiers de Iguatemi puis de Ondina, avant d’acquérir une maison à Rio Vermelho en 1991. Jusqu’en 2002, sortiront de là plus de cent films produits, entre les Etats de Bahia et du Ceará, pour des campagnes électorales de tous bords politiques. Tournés en 16mm ou en 35mm, aux coûts souvent exorbitants, ils permettront des bénéfices. Jusqu’à trente personnes, autour de six lignes de montage, formeront l’équipe de Truq. Avec ces bénéfices, l’équipe menée par S. Abreu pourra réinvestir dans la production de courts-métrages des amis des fondateurs, comme Eteros, le premier de Fernando Beléns. Et déjà des scénarios de longs-métrages qui s’empilent sur le bureau de Sylvia… Mais Truq « n’emprunte jamais aux banques, pour financer ses projets », comme me le confie Sylvia, ce mardi 26 janvier 2011. Spécificité bien bahianaise, dirons-nous, assez stupéfaits. « Conseil d’un ex-banquier à sa fille », dira Sylvia. Elle s’appuie donc sur des appels d’offres (editais) nationaux ou locaux et complète par des investissements de Truq.  Ainsi, pour produire 3 Historias da Bahia, Truq « a mis au pot cent mille reais », pour un budget total de cent quarante mille reais. Le projet était, après son tournage, resté deux ans bloqué sans aucune post-production… Mais les publicités pour le gouvernement conservateur, via un contrat avec la plus importante agence privée de publicité de Bahia, auront permis de renflouer le secteur cinéma d’auteur de Truq. Ce qui n’empêche pas Truq de continuer de travailler pour les campagnes électorales individuelles de tel ou tel candidat du PT.  Les projets cinéma peuvent alors se concrétiser. Souvent avec des mécènes privés, tel l’empire pétro-chimique Copene (aujourd’hui Braskem) qui aura mis 300.000 reais pour le superbe documentaire Samba Riachão, de Jorge Alfredo**, qui remporta, ex aequo, en 2004, le Festival de Brasilia, la plus importante compétition brésilienne. Ou bien encore la chaîne de supermarchés Bompreço, qui investit, en 2001, l’essentiel nécessaire à la production de Esses moços de Araripe. Ainsi, depuis 2001, Truq a produit six longs-métrages. Ironie de l’Histoire économique de Truq : lorsque le gouverneur, issu du PT, remporta les élections en octobre 2006, après vingt ans loin du pouvoir, son équipe administrative choisit… une autre agence de publicité.

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E. Navarro et S. Abreu / photo Calil Neto

Les équipes techniques sont formées dorénavant, et les techniciens ne manquent pas : « cela s’est vraiment amélioré à Bahia ».  Sylvia Abreu reçoit entre quatre et six scénarios de fiction par an. Tous les films de Truq ont été post-produits au Brésil, une obligation de la loi brésilienne, sauf Pau Brasil, dont les montages son et image ont été effectués en Allemagne*.
Pour le budget de la production en cours, O Homem que não dormia, le long-métrage de Edgard Navarro, sur le total prévu de 4 millions de reais, Sylvia n’a pu trouver, en ce mois de février 2011, que 2,5 millions. Commencée en 2007, la production et post-production ne verra son terme qu’au cours du deuxième semestre de 2011, moment probable du lancement du film.
La productrice ne « regarde pas les films en DVD », car Salvador lui semble « une ville privilégiée par le nombre de salles et l’offre de films ». Bien sûr, elle sait « la domination du cinéma américain dans les salles brésiliennes, mais le problème de la distribution est mondial ». Consciente que « la langue portugaise gêne, dans un environnement globalisé, la production de films », la productrice sait aussi que le caractère « humaniste » de la filmographie de Truq lui permet une identité et un respect sur le marché brésilien. Mais elle n’a pu attirer jusqu’à aujourd’hui de co-producteurs, français par exemple, car « ils veulent, logiquement, interférir » dans le projet et « cela modifierait totalement l’esprit et l’identité des projets que nous montons habituellement ». Mais lorsque sa directrice de production Mme Grasi rappelle combien « il n’existe aucun marché du profit cinématographique »  au Brésil, nous ne pouvons qu’acquiescer.

Cela n’empêche pas Sylvia Abreu d’être réaliste quant à la vocation du cinéma, « une diversion pour le peuple et en aucun cas, pour ces masses, un art  ». Car, selon elle, « le pays est jeune, c’est un problème d’éducation, car Bahia est très riche culturellement, mais le Brésil est un pays où la population a peu d’accès aux arts en général, à cause du faible niveau de l’éducation de base et par le fait  qu’il soit récent comme nation, sans la tradition millénaire de l’Europe».  Alors, « oui, aux USA, il est possible de faire et d’investir dans l’art, un art populaire fort, car le pays est plus riche, bien que jeune nation », tandis qu’au Brésil, malgré tout, « Globo est un bénéfice pour le cinéma national ». Sylvia s’insurge contre le fait que quelques cinéastes bahianais talentueux ne puissent concourrir à des appels d’offres, par leur statut de fonctionnaires – blocage législatif qui n’existe pas à Rio de Janeiro ou à São Paulo – comme Joel de Almeida. En attendant la « venue au monde » de l’Homme qui ne dormait pas, nouveau long-métrage d’Edgard Navarro, Truq produit un documentaire, Arredores (« Alentours ») sur les communautés alternatives qui vivent à l’année dans la Chapada Diamantina, autour de la municipalité de Capão. Après deux semaines de tournage en septembre 2010, la petite équipe, avec ses caméras Full HD, de haute définition – Red One,  s’apprête à y re(tourner) cette deuxième quinzaine de février 2011. Date de lancement : « só Deus sabe ! »

* Par l’entremise amicale du monteur Peter Pryzgodda et de son ami André et sa société 40o graus, à Munich.
** Nous proposerons bientôt une longue interview de Jorge Alfredo Guimaraes, recueillie cette première semaine de février 2011.

Catalogue de Truque Produtora de Cinema TV e Video Ltda: Mr. Abrakadabra, 1996 (c. métrage). A mae, 1998 (c. métrage). Radio Gogo, 1999 (c. métrage). Pixaim, 2000 (c. métrage). 3 Historias da Bahia, 2001. Samba Riachão, Jorge Alfredo, 2001. Esses Moços, José Araripe Jr, 2004. Eu me lembro, Edgard Navarro, 2005. Pau Brasil, Fernando Bélens, 2009. O Homem que não dormia, Edgard Navarro, 2009. L’année qui figure ici est l’année de production et de tournage, et non pas l’année de lancement.

Photo de vignette (clap de tournage): Calil Neto

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2 réponses

  1. 3 février 2011

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  2. 3 février 2011

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