Publié le 28 mai 2013 par admin
Tout avait commencé, pour moi, par un rendez-vous demandé à l’anthropologue et bahianais Vivaldo Da Costa Lima pour avoir des impressions sur la présence d’Alfred Métraux - écrivain, ethnologue et illustre compagnon des surréalistes - à Salvador, en des temps passés. Puis la conversation s’étendit bien au-delà du sujet. Notion de transe, dérives commerçantes du candomblé, le fait que le français fut notre passerelle facilita toutes les dérives, que ce soit vers le Bénin, Marcel Proust ou bien encore Chet Baker …
Un autre jour, plus simplement, autour d’un énième solide whisky, quelle ne fut pas ma joie de découvrir la surprise que m’avait fait Vivaldo: il avait choisi de me raconter, sur quatre feuillets manuscrits, en portugais, ce que fut l’instant photographique, figé par l’objectif de Pierre Verger, de sa rencontre avec Alfred Métraux. Et ce jour là, il me lut à haute voix, dans son bureau, les quatre pages. Après quoi, il dit “Nous (sic) avons bien travaillé. Assez pour aujourd’hui. Passons au salon, si tu veux bien. Les amuse-gueules nous attendent, avec quelques spiritueux…”
C’est ainsi que le modeste flâneur initia un cyle d’une bonne demi-douzaine de visites, dans le quartier de Pituba, au domicile de l’une des grandes figures de Bahia. Depuis septembre 2010, Vivaldo n’est plus. Mais il me reste encore d’autres matinées ou déjeuners, à raconter, ici, plus tard. Le titre de cet article (”Histoire d’une photo”), traduit par nos soins, est de la rédaction. Vivaldo avait en effet inscrit, en tête du premier feuillet, à mon intention, voilà six ans : “Notes pour Bruno D. Mai 2007″
Quel honneur pour moi, et quelle saudade de votre élégance, Vivaldo ! Les quatre feuillets seront visibles dans les jours à venir ici :

Vivaldo Da Costa Lima et Alfred Métraux font la sieste et Pierre Fatumbi Verger prend la photo. 1959. Bahia.
Alfred Métraux/Pierre Verger, Le Pied à l’étrier, Correspondance 1946-1963 ; Présenté et annoté par Jean-Pierre Le Bouler. Jean-Michel Place, Paris, 1994.
Dans le cahier de photographies, sous l’avant-dernière photo, la légende : « Sieste de Vivaldo da Costa Lima et Métraux au Terreiro de Senhora, Bahia, Brasil, 1959 »
La photographie, faite par Verger - après un déjeuner dans la « maison de Xangô » du terreiro, où Senhora restait généralement quand elle était présente au terreiro. À l’occason des fêtes spécifiques de Oxalá et Oxum, la ialorixá restait dans les «maisons» de ces divinités.
Après le déjeuner elle a suggéré une sieste jusqu’à l’heure d’une petite cérémonie qu’elle réaliserait plus tard, dans la propre maison de Xangô. Fut disposée - par une iaô - un tapis d’osier (esteira) sur la partie externe, latérale droite, de la maison. La maison de Xangô serait - beaucoup plus tard - « réformée » avec un petit auvent comme il se rencontre actuellement (voir le mercredi le plus proche du 29/03).
Dans le livre Pierre Fatumbi Verger, un homem livre, une biographie de Verger écrite par le même présentateur que Le Pied à l’étrier - Jean-Pierre Le Bouler, traduction en portugais, édité par la Fundação Pierre Verger, en «décembre 2002» (tampon du Centenaire de la naissance de Verger) - dans le cahier de photos entre les chapitres XXIX et XXX est reproduite la même photo citée ci-dessus avec la même légende traduite «Sieste de Vivaldo da Costa Lima et Métraux au terreiro de Senhora, Bahia, Brasil, 1959 (photo Pierre Verger)».
Dans une note numéro 49 dans le chapitre XXXVI du livre de Le Bouler « Nouvelles recherches documentaires à Bahia 13 novembre 1958/30 avril 1959 », l’auteur écrit : « 49 op. cit. avant-dernière image du cahier photographique. Au verso du tirage destiné à l’impression, Verger a écrit: « 1959/Photo Pierre Verger 58663 / Sieste de Vivaldo Costa Lima / et Métraux au terreiro de / Senhora / Bahia / Brasil ».Le terreiro de Senhora ici désigné n’est pas le Axé Opô Afonjá, mais l’Engenho Velho, comme l’atteste le texte choisi du journal bahianais de Métraux, le 29 mars 1959, cité supra, où le cité « Vivaldo » est lié par deux fois à ce terreiro ».
Il y a eu un équivoque de l’auteur (Le Bouler) trouvant son origine, sans aucun doute, dans le journal de Métraux. La photo fut faite, sans aucun doute, au terreiro de l’Opô Afonjá, à côté de la « maison de Xangô » (le sanctuaire principal du terreiro où habitait, durant les « obligations », la ialorixá Senhora.
L’Engenho Velho (aussi référé comme Casa Branca) est un autre terreiro - situé dans l’avenue aujourd’hui nommée Vasco de Gama - où fut initiée la mãe Aninha, mère de saint de Senhora. Tout cela est largement documenté dans la bilbiographie sur le candomblé bahianais. L’information que le « Vivaldo » cité serait lié « par deux fois à ce terreiro » provient certainement d’une source récente à l’auteur - sur ces deux «postes» (ou “poio” ou “oiâs”) que je possède à l’Opô Afonjá et non pas à l’Engenho Velho. Cette information ne se trouve certainement pas dans le Journal de Métraux. Quand Métraux était à Bahia en 1959, j’avais, à l’Opô Afonjá le titre honoraire d’Ossi Obo Bolofim. Plus tard, je suis passé à Otum Obá, et, à la fin, à Obá (sur le sujet de ces titres, lire mon essai «Os Obás de Xangô»). Le deuxième titre que j’ai à l’Opô Afonjá est dans la maison d’Oxalá - où je suis confirmé comme Elemaxó.
Sur l’équivoque de Le Bouler - Le Bouler écrit encore, page 322 (op. cit.) : « Bien qu’il n’ait vu seulement qu’une fois Senhora le 23 mars et en plus de tout ce ne fut pas au terreiro, mais au marché. » Nous avons vu que Métraux était à l’Opô Afonjá où fut faite la photo déjà citée. Il semble que toute la déduction erronée de l’auteur a pour origine l’équivoque du propre Métraux, selon Le Bouler - qui écrit ou aurait écrit (p.323) : «Vivaldo - écrit premièrement - nous emmena dans un camion de son frère à la maison de Senhora, à l’Engenho Velho. C’est un terreiro énorme occupé, dans son pourtour, par des maisons qui appartiennent à chacune des divinités ». Métraux décrit correctement la maison appelée de «Igbo» - avec l’inscription de l’alors « Ilê Egun » (sic), etc. Etc.
Or tout cela se réfère à l’Opô Afonjá et non pas à l’Engenho Velho !
Mon frère Sinval - Sinval da Costa Lima est un chef d’entreprise et est très ami de Senhora qui lui a concédé le titre de Otum Abiodum. Le Obo Abiodum était, alors, Arquelau [Manuel] de Abreu, et à sa mort, mon frère occupa le poste de Obá. « Obá da direita », poste qui est le sien à l’Opô Afonjá.
La visite à l’Ilê Egun fut, ainsi, à l’Opô Afonjá, où le « galhofeiro exuberante »[surnom donné à Vivaldo par Verger ; peut se traduire par : "très joyeux drille"]…
Dans la note 39 de la p. 334 - « Journal bahianais de Métraux, copie dactylographiée, p. 26/27. [Bahia] Dimanche de Pâques, 29 mars. C’est taxatif dans les maisons nagôs de Bahia, avant la «semaine sainte», car les terreiros sont fermés, avec une cérémonie appelée Lorogum ou Olorogum. Un dimanche après le Carnaval. (Voir quand furent le Carnaval de 1959 et la Semaine Sainte). Voir le Journal de Métraux. Je crois que la visite de Métraux à l’Opô Afonjá fut avant le Carnaval.—————————
Ces courtes notes sont écrites pour Bruno - suggérant une recherche, si cela lui est possible - dans les Cahiers de Métraux et la correction dans la chronologie de son séjour à Bahia (1959).
Bahia, 21 mai 2007
Vivaldo da Costa Lima- Gomolá (nourriture rituelle de Xangô) est, tous les mercredis, offerte à la divinité dans sa maison.
- Les oeuvres complètes, en 4 volumes, de V. Da Costa Lima sont publiées, à Salvador, aux éditions Corrupio
- Sur Alfred Métraux : http://www.davidmetraux.com/daniel/alfredmetraux.html
Publié le 29 avril 2013 par bahiaflaneur
Comment se fait un anthropologue ? La réponse est simple : à travers un apprentissage anthropologique, qui peut être court ou long, superficiel ou profond, profus ou diffus, dépendant beaucoup d’une dédication personnelle infatigable, et, surtout, de qui le candidat va s’approcher au long de sa carrière professionnelle.
Pour moi le goût pour l’anthropologie vint d’une impulsion intérieure inexplicable, bien que devenir anthropologue fut un travail ardu, qui dépendit, presque toujours, de nombreuses choses terribles et compliquées dans la vie académique, pour laquelle je n’ai jamais senti la vocation. Pour cela même avoir rencontré Pedro Agostinho, vers le début des années 80, au Museu de Arqueologia e Etnologia de l’Université Fédérale da Bahia (MAE*) fut capital pour ma formation, jeune fasciné par cette obscure chose qui se nomme anthropologie. Déjà là, la figure de Pedro réunissait des qualités admirables et étonnantes, bien en accord avec les héros fondateurs de notre discipline.
Pedro Agostinho, pour moi, est un des ultimes romantiques de l’anthropologie brésilienne. Il fut un personnage héroïque en un temps où les personnalités se bureaucratisaient chaque jour un peu plus. Avec la « rigueur de la discipline », immergée en des curriculum académiques fourbes, les charismatiques prophètes d’inoubliables trouvailles furent substitués par des sacerdotes médiocres pleins d’erreurs solenelles et bizarres. La fatuité de ces personnes, d’ailleurs, se maintient sur des piédestals vides de chaires qui n’enseignent rien, ou presque rien. Ils forment seulement des petites églises où aucun saint n’est imploré.
Dans ma mémoire la plus vive, Pedro apparaît vêtu de l‘habitus de la discipline. Cheveux aux quatre vents, touffue barbe blanche, gilet kaki sur la chemise, carnet de note dans une des poches, stylos plein les mains, observant tout, attentif avec un œil inquisiteur, écoutant avec attention ses informateurs. Et là, il absorvait les choses en des conversations délicieuses, et avec elles construisait des structures suspendues, déplacées par d’osés moulins à vents théoriques : choses que seuls les anthropologues font, quand ils sont vraiment anthropologues.
Pedro, toujours, un être inquiet intellectuellement, et, au-delà de tout, maintenait un rare sens de la justice. Hors de cela, c’était un technicien dans la technique (… et un fou hors d’elle, comme l’a écrit un célèbre poète portugais) affairé à former de nouveaux intellectuels, moi et tant d’autres qui eurent la chance de le connaître à l’université et de l’approcher.
Dans ma mémoire s’amplifient d’innombrables de ses gestes de solidarité désintéressée. Pedro était quasiment un franciscain qui respectait son vœu de pauvreté. Il n’était rare de le voir se montrer austère, au détour d’une quelconque dépense excessive et superflue. Il ne devint pas riche, en un temps où même les anthropologues devinrent aisés.
Pedro, comme son propre père, était Agostinho. Il grandit dans un monde particulier, plein de récits et d’arguments, d’ici et d’outre-mer. Plein de livres et de lettres d’un père qui prônait un humanisme moderne pour des êtres humains réels. Comme enfant, Pedro fut jaloux d’aventures. Comme anthropologue, il fut toujours un militant en défense de l’homme, non pas un homme abstrait, mais celui bien réel et concret, abandonné injustement en une terre dévastée.
Humaniste belliqueux, Pedro était un enfant versé dans les arts de la guerre. Son dossier de contentieux, duquel il parlait avec orgueil, était énorme : il se disputa avec le pouvoir institué et ses mandataires mesquins, y compris des recteurs de notre propre université. Il entra en conflit, aussi, contre les latinfudiarios et à faveur des opprimés, défendit les droits imémoriaux, fructifia l’émergence des peuples indigènes de Bahia, rendit possible des tribunes de manière à donner la voix à des peuples hier subalternes. Pedro est, sans aucun doute, l’artifice de toute l’ethnologie bahianaise contemporaine.
Fasciné par l’indigénisme, il se rendit au Xingu dans les années 60, orienté par un autre anthropologue charismatique, qui fut Eduardo Galvão**. Pedro, d’ailleurs, me nommait « Crôudio », comme il disait que les indiens appelaient mon homonyme des frères Villas Bôas. « Crôudio… » ainsi commençait-il, et voici que maintenant viennent à ma mémoire les nombreux récits racontés en fin d’après-midi au MAE-UFBA. Une fois il me conta l’histoire du magazine Veja qu’il emporta au Xingu, et qui narrait et montrait l’arrivée de l’Homme sur la Lune. La revue fonctionna comme une preuve que la mythologie indigène est en symbiose avec l’ordre du monde, devenant un objet d’un grand capital symbolique, circulant parmi toutes les tribus. Une autre fois, il me conta que lui et Rosa***, son inséparable compagne, une des plus importantes linguistes brésiliennes, revenaient d’un voyage au Xingu, se dépêchant, pour prendre un avion pour Brasilia. Il me dit que la Wolkswagen Coccinelle dérapa et tomba dans un fossé latéral à la voie. Ils sortirent du véhicule et Rosa dit : « Seul un miracle nous sauve ! Seul un miracle nous fera avoir l’avion ! ». Alors, ils virent s’approcher un Kombi, d’où sortirent huit haltérophiles qui se rendaient à une compétition, qui prirent la Coccinelle du bout des doigts, comme il me l’expliqua, et posèrent l’automobile sur la route. Et il y eut aussi l’épisode des nombreux cafards sauvages qu’il mangea durant les repas nocturnes « tu prenais le poisson, le mettait dans la bouche, et quand tu sentais un «crack » et un goût salé… ». Pedro était ainsi, un fagot de récits drôles racontés avec UNE éloquence inégalable. Pedro était ainsi même : cet être-luso, démiurge bambin, un esprit jovial à la recherche de son gai savoir.
Je ne peux oublier, de plus, que ce fut à travers Pedro que j’ai publié mon premier article anthropologique. Ce fut dans la revue «Indio na Bahia», publiée par la FCEBA, et c’était sur les indiens Tuxá, qui vivaient alors persécutés par la construction du Barrage d’Itaparica (au nord-est de l’Etat de Bahia). Cette même année, d’ailleurs, avec Gustavo Falcón, je fis un intéressant entretien avec Pedro, publié dans la «Revista da Bahia». Pedro était, ainsi, un homme qui procurait des opportunités aux néophytes.
Les anthropologues savent combien ils doivent être zélés avec leurs filiations intelectuelles. L’anthropologie, comme un village utopique formé de personnes anthropophages, observe obligatoirement un respectueux culte à ceux qui représentent son esprit de grandeur et sa stricte discipline scientifique, puisque c’est cela qui la rend tant incisive socialement, et aussi tant ardue personnellement.
Pour moi, pour tout cela, Pedro a, indiscutablement, une place garantie dans notre panthéon majeur des icônes de l’anthropologie brésilienne.
* MAE : Museu de Arqueologia e Etnologia, fondé il y a exactement trente ans. Cet article a paru dans le Boletim Informativo do MAE, numéro 4 - Ano 1, daté abril/mai 2013, à Salvador. L’auteur de l’article est également le rédacteur en chef de ce Boletim (8 pages), édition spéciale sur Pedro Agostinho. Nous l’avons traduit, ci-dessus, de manière inédite.
**Eduardo Enéas Galvão, 1921-1976.
**Rosa Virginia Mattos e Silva (décédée en juillet 2012), avec qui il eut quatre enfants : Olavo, Oriana, João Rodrigo et Lianora Mattos Silva. Une biographie autorisée, en 2009: “Rosa Virgínia Mattos e Silva: fragmentos biográficos” (Editora Quarteto).
http://buscatextual.cnpq.br/buscatextual/visualizacv.do?metodo=apresentar&id=K4787682A2
Note brève sur Pedro Agostinho da Silva, par Ordep Serra
(…) Il ne fut pas seulement le grand iniciateur des études systématiques des indiens du Nordeste brésilien. Il écrivit un classique de l’ethnologie sur les peuples du Xingu, son magnifique Kwaryp, un livre aujourd’hui encore marquant, indispensable aux spécialistes de cette aire, et fit une étude pionnière sur les voiles du Recôncavo, par exemple. Son travail infatigable dans le sens de préserver l’héritage de Valentin Calderon et son engagement à fomenter l’intérêt pour la recherche archéologique furent décisifs pour l’UFBA et pour Bahia : sans lui, nous n’aurions rien dans ce domaine.
Le Museu de Arqueologia e Etnologia da Universidade Federal da Bahia, en grande mesure, lui doit l’existence et la permanence. Il l’enrichit avec une précieuse collection et en fut longtemps sa colonne vertébrale. Pour cela et pour bien plus encore, il mérite de l’UFBA, de Bahia et du Brésil tous les hommages.Ordep Serra, professeur retraité, du Département d’Ethnologie et d’Anthropologie de l’UFBA.