Le soir de la fête de la Saint-Jean, dans la nuit du 24 juin dernier, alors que le proche quartier du Pelourinho explosait d’effervescentes musicales nordestines, le flâneur avait opté pour une soirée aux antipodes. Il irait parcourir seul les allées intérieures et jardins particuliers de l’hôtel le plus majestueux de Salvador, situé dans l’ancien couvent du Carme, également à deux pas de son domicile. Pour écouter le silence et pour y boire un café digne de ce nom. Malgré les lourdes tentures barrant les différents espaces, il perçut pourtant nettement un son que seul l’archet produit, qui perlait dans le silence absolu.
Ricardo [Eryck de] Andrade jouait du violoncelle, là, dans le bar, auprès des fauteuils profonds et non loin de la minuscule et sublime piscine illuminée. Seul. En l’absence de touristes ce soir de fête, le flâneur put à loisir entamer la conversation. Né il y a 28 ans à Feira de Santana (109 km de Salvador) Ricardo vit depuis deux décades à Salvador. D’une famille d’ingénieurs du Pernambouc et de Bahia, il joue des instruments à corde depuis l’âge de treize ans. Principalement du violoncelle et de la contrebasse, électriques et acoustiques. D’abord dans un groupe de rock, à Salvador, écumant les fêtes de fin de semaine de collèges et quelques bars et restaurants sélects du centre-ville. Puis il alterne, jusqu’à quinze ans, les cours particuliers de violon et de basse. Et vient le moment de “l’éblouissement”, sous la forme d’un concert de Yo-Yo Ma, musicien d’origine chinoise né â Paris, retransmis à la télévison publique brésilienne (TVE), interprétant les Suites de Bach. Pour cet enfant d’une famille de non-musiciens, le destin s’affirme alors. En dehors de sa pratique quotidienne de la contrebasse, il s’alloue nouvellement les services d’un professeur particulier. Avec l’aide d’une autre professeur, Suzana Kato, il aborde l’étude du violoncelle et s’y perfectionne quatre heures par jour, au domicile de ses parents.
Jusqu’à 20 ans, il privilégie le répertoire classique - Debussy, harmonies denses, impressionnistes - et maintient ce rythme de pratique quotidienne. Puis en 2002 vient le temps de rentrer à l’université, à la Faculté de musique de l’université fédérale de Bahia. Là encore, il y joue Mozart, Bartok et intégre l’orchestre de chambre de la faculté.
Mais le “démon” de la Musique Populaire Brésilienne vient le titiller. Tom Jobim, Gilberto Gil, Egberto Gismonti principalement. Le diplôme obtenu en 2007, Ricardo choisit de consacrer son temps à la musique de chambre baroque (sonates de Bach pour violoncelle et piano) et à la MPB. Des musiques telles Ligia de Tom Jobim, Frevo de Egberto Gismonti l’enchantent. Et il retient aussi les interprétations de maîtres absolus, tel János Starker “qui a éliminé le mot désaccord (desafinação) du dictionnaire musical et ne joue rien en dehors du ton”. Mais Ricardo prend exemple également sur le chanteur de Santo Amaro da Purificação qui, à l’époque du Tropicalisme, n’avait exclu aucune musique, et avait importé la guitare électrique sans oublier Villa-Lobos. Et fait sienne les déclarations du polémiste chanteur bahianais : “la culture américaine est brésilienne”.
Les remarques du jeune violoncelliste paraissent sans appel : “Au Brésil, la musique populaire ressemble à un Buena Vista Social Club, sans aucune innovation”. Mais il voit pourtant à l’horizon, clairement, l’espoir musical dans les oeuvres éditées de Yamandu Costa, Hamilton de Holanda et André Mehmari, très talentueux compositeurs brésiliens, à ses yeux. Tant par leur prodiges au violon qu’au bandolim. Sans oublier Cibelle Cavali, cette chanteuse brésilienne trentenaire, originaire de São Paulo, qui connaît un certain succès en Europe et à Paris. Qui ose utiliser samplers, électronique, harpes, orchestres et sons non conventionnels, selon lui.
Ricardo devrait lancer en 2010 son premier disque auto-édité et s’installer virtuellement sur myspace. Déjà, six compositions sont prêtes. Mais cette année 2009 l’aura vu s’émerveiller à assister aux répétitions de musiques de Brahms dirigées par le chef d’orchestre Christopher Warren-Green, du London Chamber Orchestra, au théâtre Castro Alves. Et Ricardo a reçu quelque éloge de ce chef - qu’il croisa comme client de l’hôtel - en ces termes : “Vous jouez avec le naturel brésilien, sans être blasé ni austère”.
Ce naturel a un prix bien sûr : Ricardo joue cinq heures par jour de son violoncelle. Et c’est certainement cette facilité à libérer les sons de l’instrument que le patron de l’hôtel, Bruno Ferraz, avait remarqué lors d’un solo de Ricardo en novembre 2007… Invité alors en ce lieu magique de Salvador à jouer par les personnels d’une entreprise privée, le directeur du complexe hôtelier, spectateur admiratif, fit signer un contrat à Ricardo le jour même. Depuis lors, Ricardo interprète donc pour notre bonheur, cinq fois par semaine près du somptueux bar sous les arcades, Tom Jobim, mais aussi Bach, Pixinguinha et Egberto Gismonti. Et bien d’autres, comme Kodaly par exemple.
* Du lundi au samedi, de 19h30 à 23 heures. Les jeudi et vendredi il joue en duo avec Antônio Leonardo Barros Reis, guitariste. À gauche sur la photo : Ricardo Erick de Andrade.