Gastronome ?

Hier soir, mercredi, sans goût pour assister à la programmation de cinéma proposée au Théâtre Castro Alves, je suis allé rendre visite à une Bahianaise, dans le quartier de Barra, qui parle français, pour évoquer la privatisation rampante de nombreux lieux – qui furent sublimes – de Salvador. Sur le chemin de retour, vers 21h30, je pensais à un dîner aux chandelles, je ne me souviens pas exactement pourquoi. Arrivé chez moi, dans le Centre historique, j’ai avisé immédiatement un livre qui était tombé, pendant mon absence, d’une pile – pourtant très amoureusement construite dans les mois précédents. J’ai ouvert au hasard le livre :
« L’arrachement aux valeurs et le nihilisme instinctif contraignent l’individu au culte de la sensation. Quand on ne croit à rien, les sens deviennent religion. Et l’estomac finalité. Le phénomène de la décadence est inséparable de la gastronomie. Un certain Romain, Gabius Apicius, qui parcourait les côtes de l’Afrique à la recherche des plus belles langoustes et qui, ne les trouvant nulle part à son goût, ne parvenait à s’établir en aucun endroit, est le symbole des folies culinaires qui s’instaurent en l’absence de croyances. Depuis que la France a renié sa vocation, la manducation s’est élevée au rang de rituel. Ce qui est révélateur, ce n’est pas le fait de manger, mais de méditer, de spéculer, de s’entretenir pendant des heures à ce sujet. La conscience de cette nécessité, le remplacement du besoin par la culture – comme en amour – est un signe d’affaiblissement de l’instinct et de l’attachement aux valeurs. Tout le monde a pu faire cette expérience : quand on traverse une crise de doute dans la vie, quand tout nous dégoûte, le déjeuner devient une fête. Les aliments remplacent les idées. Les Français savent depuis plus d’un siècle qu’ils mangent. Du dernier paysan à l’intellectuel le plus raffiné, l’heure du repas est la liturgie quotidienne du vide spirituel. La transformation d’un besoin immédiat en phénomène de civilisation est un pas dangereux et un grave symptôme. Le ventre a été le tombeau de l’Empire romain, il sera inéluctablement celui de l’Intelligence française. » (Emil Cioran)

 

Vous aimerez aussi...

2 réponses

  1. Francis dit :

    « Quand on traverse une crise de doute dans la vie, quand tout nous dégoûte, le déjeuner devient une fête. » Cela ne s’applique pas à tout le monde. En tout cas, pas à moi ! Et je me demande si cela s’est appliqué à Cioran. Car, tiraillé par le doute sa vie entière, il aurait dû se goinfrer à tous les repas. Ce qui ne me semble pas avoir été le cas.

  2. bahiaflaneur dit :

    Il est des fois où il fait bon de mettre du « sel » dans les mots ! Merci Francis !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *