Musées: fréquentation comme trompe-l’oeil?

paulosergioduarteCent quatre-vingt neuf musées dont  quatre-vingt neuf seulement à Salvador. Mais une petite vingtaine d’entre eux qui proposent des expositions temporaires au long de l’année. Entre 2007 et 2009 les musées de Bahia auraient vu leur fréquentation, en nombre de visiteurs, augmenter de… 282%. Selon les chiffres donnés par la Diretoria de Museus, liée à l’Instituto do Patrimônio Artístico e Cultural do Estado (Dimus/Ipac), 467.960 visiteurs ont arpenté, en 2009, les salles de neuf des dix musées administrés par le Secrétariat de la culture (Secult). Tandis que plus de 40.000 spectateurs, selon les mêmes sources, ont visité l’exposition de Sophie Calle, au Musée d’Art Moderne (MAM), en huit semaines. Il n’a pas échappé à l’oeil du flâneur que bon nombre des ces « visiteurs » sont en réalité des écoliers et autres groupes guidés par leurs professeurs, qui passent en coup de vent…
Mais revenons au cadre national des musées. 2003 vit la création d’une Política Nacional de Museus (PNM), suivie, en 2009, de l’approvation, à Brasilia, du  Estatuto Brasileiro de Museus. « Le Statut (Estatuto) note qu’un musée doit être dynamique et ouvert, provoquant et stimulant la société.  C’est ainsi qu’en 2007, nous avons commencé à changer notre stratégie, grâce à une politique de formation de public », révèle Daniel Rangel, directeur des musées de Bahia (DIMUS/IPAC). Pour lui, le principal exemple a été le MAM, musée basé sur le concept de centre culturel. Ce MAM a vu, selon Rangel, sa fréquentation exploser, et qui a ouvert des ateliers éducatifs destinés aux enfants, adolescents, sans oublier  un bar, un restaurant, un cinéma, où se produisent rencontres, conférences, et un concert de jazz le samedi soir. Selon le directeur, en 2009, 6 millions de reais (2,2 millions d’euros) ont été investis en réformes des structures, sans compter les salaires et autres dépenses fixes. De ce total, 1,2 million de reais ont été destinés à des musées non administrés par l’État.

« Le Statut de l’art, dans la conscience de l’élite, est inexistant ». Pendant ce temps là, à Rio de Janeiro, le son de cloche est largement différent : « La priorité, pour les projets éducatifs  des musées, est qu’ils doivent former des professeurs et secondairement se consacrer au citoyen commun ». Les visites des élèves de collèges doivent être toujours programmées comme des travaux pratiques de professeurs préparés par les musées eux-mêmes, autour de programmes de partenariats avec les secrétariats d’Éducation de chaque État ». Celui qui s’exprime ainsi, Paulo Sergio Duarte* (photo ci-contre), juge en effet « la situation des musées au Brésil déplorable » et vient recadrer son analyse sans concession: « Les programmes éducatifs pour les professeurs doivent être dirigés pour les étudiants de tous les secteurs, et non seulement pour ceux des arts et de l’éducation artistique. Seulement ainsi fera sens la divulgation des chiffres de visites des élèves ; pour l’instant ils servent pour la satisfaction démagogique et pour rendre des comptes aux départements marketing des sponsors ». « Je pense qu’il devrait y avoir plus d’incitation fiscale aux investissements en infrastructures des musées et acquisition de fonds que pour des expositions temporaires ».  Pour M. Duarte, cette attitude des instances de Brasilia, cela « reflète le statut de l’art dans la conscience de l’élite, qui est inexistant ». Et il vient aussi noter que l’État ne dispose d’aucuns financements réguliers pour des acquisitions d’oeuvres d’art. Il dénonce ainsi le cache misère des « donations ». Pour appuyer sa réflexion, il prend l’exemple du Museu Nacional de Belas Artes, à Rio de Janeiro, qui a déclaré avoir reçu en quelques années des milliers de donations : « (…) Est évidente la preuve du degré élevé d’indigence qui conduit la politique culturelle des arts visuels. (…) On visite la salle d’art moderne de ce musée et, en plus des nombreuses lacunes, il y a toujours l’inversion des valeurs: moins est important l’artiste, plus ses oeuvres occupent l’espace ». Et M. Duarte d’enfoncer le clou, à relever les projets de Brasilia pour le secteur des musées autonomes, gérés par des organisations sociales par exemple : « Le gouvenement veut discipliner ou même interdire la rémunération des professionnels contratés pour diriger des musées ou des institutions culturelles qui ont acquis un statut autonome. (…) C’est une stimulation au pire amateurisme ou à une mauvaise élitisation des directions des institutions : seulement les très riches, les personnes qui ne vivent pas de ce qu’ils font, pourront occuper ces postes de direction, ou des employés mal rémunérés. »

* Paulo Sergio Duarte habite à Rio de Janeiro, est chercheur au Centro de Estudos Sociais Applicados de l’Universidade Candido Mendes, institution privée d’enseignement à Rio de Janeiro. Il a été commissaire de l’exposition annuelle « Projeto Rumos Artes Visuais » de Itaú Cultural, manifestation déjà évoquée dans ce blog. Il a dirigé, entre autres, un ouvrage collectif sur Daniel Buren (Daniel Buren : textos e entrevistas escolhidos 1967-2000,  Rio de Janeiro, Centro de Arte Hélio Oiticica, 2001). Ses propos sont extraits d’une interview qu’il a donné pour le quotidien Folha de Saõ Paulo, ce 14 janvier 2010. (photos D. R.)

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