Tropicalistes: grâces leur soient rendues

brutalidade

« Je ne sais pas quel rôle on me donne, et je ne suis nulle part ; je ne sers plus la table de ces blancs messieurs, et je ne suis même pas triste dans la maison des esclaves en laquelle ils sont en train de transformer le Brésil »
Gilberto Gil,
à l’époque de l’exil de trente mois en Angleterre, au début des années 70, dans une lettre envoyée à l’engagé hebdomadaire O Pasquim.

Un ouvrage politique et historique revient sur la longue route du mouvement tropicaliste. Années 60. Des temps sombres, ceux de la dictature. En face, un projet nationalo-populaire de la gauche brésilienne. Deux parois qu’excécraient deux chanteurs bahianais bientôt accompagnés dans leur propositions musicales par l’avant-gardiste bahianais Tom Zé, puis le groupe Os Mutantes. Leur souhait: célébrer la joie et en finir avec les aristocraties séparationnistes régnantes et tenter de détruire les hiérarchies culturelles.
Caetano Veloso, avec sa déjà parfaite connaissance de la tradition moderne de la culture brésilienne et du patrimoine musical brésilien, ajouté à l’anthropophagie de la culture internationale, son allure hippie et son ambiguité sexuelle crânement avancée sur les podiums. Gilberto Gil, ses grosses moustaches et ses tuniques africaines, la musique moderne noire, internationale, comme références. Africanité et négritude, en deux mots, pour le futur ministre de la culture des années 2000. Et le recyclage moderne, par cette Tropicália, d’œuvres datées, stéréotypées de la culture brésilienne. Et l’écriture, la composition de dizaines de paroles, propres au mouvement. Sans oublier la célébration, totalement irrévérente alors, du kitsch dans la culture brésilienne. En 1968, lors du Festival International de la Chanson (FIC), Caetano Veloso fut pourtant hué, sous des jets de tomates, d’œufs et de morceaux de bois avec É Proibido Proibir. Alors que son compère Gil venait d’être préalablement éliminé avec Questão de Ordem…
Quarante et un an ont passés. Le mouvement tropicaliste s’étendit réeellement de octobre 1967 à décembre 1968, et prit fin avec l’exil de Gil et de Caetano… Mais heureusement les résonnances ne s’étiolèrent… Le disque Tropicália ou Panis Et Circensis fut lancé le 12 août 1968. Et le petit groupe combatit bravement l’aristocratie musicale d’alors, brisant tous les tabous, par son seul talent et son attitude de rebelle, l’appui d’un petit mouvement musical déjà existant (Jovem Guarda), l’aide poétique de quelques écrivains modernes (Augusto de Campos) et surtout par son appropriation des influences de la musique pop internationale… Pourtant, les ambiguités du mouvement tropicaliste furent nombreuses, relève l’auteur, de ce mouvement Tropicália, alors coincé dans un contexte national et brésilien, boudé et détesté par médias et haï par la gauche et la droite, et qui attira peu l’attention des auditeurs, à l’époque de l’audience internationale de la bossa nova emmenée par Jobim et João Gilberto. Caetano, en particulier, adopta la culture commerciale des médias de masse de São Paulo avec enthousiasme. Alors que Tom Zé observait avec septicisme et ironie, critiquant les modèles de consommation urbains. C. Dunn revient aussi, de manière impressionnante de détails, sur toutes les « chapelles » critiques et musicales des années 70 au Brésil, et sur les réverbérations des Tropicalistes en fonction de ces contextes.
Enfin, C. Dunn nous remémore l’essentiel : ce fut seulement au début des années 90, avec la création du label Luaka Bop de David Byrne, aux Etats-Unis, et l’édition qu’il fit de l’album Beleza Tropical, une compilation des amis de Caetano Veloso et Gal Costa puis de l’album, en 1990, de Tom Zé The Best of Tom Zé – Massive Hits – toutes musiques enregistrées vingt ans auparavant – qui provoquèrent l’attention et donnèrent une audience internationale définitive et décisive au mouvement. En un article dans le New York Times, en 1991, Caetano Veloso relata ainsi l’importance de la chanteuse Carmen Miranda pour les Tropicalistes. Un éditeur de New York, au milieu de dizaines de dizaines d’articles élogiant le mouvement brésilien, poussa Caetano Veloso à écrire la biographe tropicalista Verdade Tropical, qui sortira en 1997 au Brésil. Les Tropicalistes furent acclamés comme chanteurs, héroïques, à la recherche « d’une esthétique basée dans l’appropriation ironique, dans la juxtaposition et le recyclage de matériel daté de nombreuses sources », note l’auteur. Dès 1998, ainsi, Tom Zé, Caetano et Gilberto Gil chantèrent en de très nombreux lieux des Etats-Unis, avec des succès publics impressionnants. Dès lors, leur succès se conjugua au présent, en roue libre.

Premières rencontres

C’est le journaliste, écrivain, scénariste et metteur en scène, le bahianais Orlando Senna (déjà à l’époque grand ami de Glauber Rocha) qui présenta l’un à l’autre Caetano Veloso et Tom Zé, un après-midi de 1962, au sortir d’une projection du court-métrage Moleques de Rua, de Alvinho Guimaraes, à Salvador.

O. Senna, T. Zé, M. Bethânia, en 1964, à Salvador

O. Senna, T. Zé, M. Bethânia, en 1964, à Salvador


Tandis qu’il faudra attendre une autre après-midi de 1963, pour que Gilberto Gil, ce jour là accompagné du producteur Roberto Santana, et le timide Caetano Veloso (qui ne connaissait G. Gil que par la télévision), se rencontrent pour la première fois, rua Chile, au centre historique de Salvador...

BF

Brutalidade Jardim – A Tropicalia e o surgimento da contracultura brasileira / 273 p. / Editora UNESP / 37 reais / 2009. Très belle préface poétique, qui donne son titre au livre, du dramaturge et metteur en scène de théâtre José Celso Martinez Corrêa. Christopher Dunn, d’ascendance irlandaise et allemande, qui écouta ses premières musiques brésiliennes en 1985, aujourd’hui professeur et chercheur du département d’espagnol et de portugais de la Tulane University, rencontra Caetano, Gil et Tom Zé dès 1992, alors étudiant. Son livre fut publié en 2001 aux Etats-Unis et seulement traduit au Brésil en 2009.

Le noyau du mouvement était formé principalement de Caetano Veloso, Gal Costa, Rita Lee, Gilberto Gil, et des paroliers Capinam et Torquato Neto et du producteur Guilherme Araujo. Sans oublier le directeur musical et arrangeur Rogério Duprat et l’artiste graphique Rogério Duarte. Avec toujours à l’esprit les contributions et influences décisives des musiciens du groupe Os Mutantes, et de chanteurs (Nara Leão, Vicente Celestino), d’hommes de théâtre (Zé Celso Martinez), de littérature (Nelson Rodrigues) et de cinéma (Glauber Rocha, Carlos Diegues). Pour ne citer que les phares…

divinomaravilhoso

Caetano et Gil, pendant le programme "Divino maravilhoso", à la TV Tupi, en 1968

Bibliographie de base:
-Caetano Veloso/Verdade Tropical/1997.
– Carlos Calado/A divina comédia dos Mutantes/1995
Carlos Calado/Tropicalia : A historia de uma revoluçao musical/1997
– Carlos Basualdo/Tropicália, uma revolução na cultura brasileira/2007
– Nelson Motta/Noites Tropicais: Solos, Improvisações e Memórias Ce fut ce journaliste qui fit connaître nationalement, le premier, le 5 février 1968, dans le journal Ultima Hora, le mouvement tropicaliste, avec son article «A cruzada tropicalista».
– Rogério Duarte/Tropicaos/2003
Discographie de base :
– Tropicália ou Panis Et Circensis/1968
– Gilberto Gil/Louvaçao/1967
Gilberto Gil/Gilberto Gil/1968
Gilberto Gil/Gilberto Gil/1968
– Os Mutantes/Os Mutantes/1968
– Caetano Veloso/Caetano Veloso/1968
Caetano Veloso/Transa/1972
Caetano Veloso/Araça Azul/1972
– Tom Zé/Tom Zé/1968
Filmographie de base :
– Uma noite em 67/Renato Terra et Ricardo Calil/2010
http://www.umanoiteem67.com.br/o-filme-2.html

Lire aussi, ce même jour, dans ce blog:
http://www.bahiaflaneur.net/blog2/2010/11/tropicalia-origines-geneses.html

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5 réponses

  1. anonyme dit :

    Bonne nouvelle information sur l’édition, mais pour élargir le contexte, trouvez, Monsieur flâneur, cela :
    http://amerika.revues.org/1086
    et
    ceci
    http://tropicalia.uol.com.br/site/internas/visestr_1.php
    cordialement

  2. Thierry dit :

    Merci pour cet article, nettement plus digeste que les intenses réflexions sur le « dialogue intersémiotique » citées par Monsieur Anonyme 🙂

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