À Bahia, les mois d’août furent meurtriers

Jorge. Glauber. Mariozinho. Pour ceux qui vivent pleinement et vraiment Bahia de 2011, y a-t-il une conversation lors d’un festival, d’un vernissage, d’une soirée théâtrale, d’une rencontre impromptue dans un bar, de la rédaction d’un article culturel, qui ne féconde systématiquement l’évocation précise, ne serait-ce qu’un instant, d’au moins l’un de ces trois prénoms, qui se suffisent par leur incomplète énonciation ? Nous avons choisi d’imager la réponse, bien sûr négative, par les propos de deux bahianais, l’un proche ami* et biographe, l’autre fin connaisseur** de l’œuvre cinématographique de l’artiste cité en second. Étant entendu que nos propos nous semblent superflus pour évoquer l’œuvre tentaculaire et littéraire du premier***, tandis que nous prévoyons de publier, en fin d’année prochaine, en d’autres contrées graphiques et éditoriales, un court essai bilingue sur le troisième.

« Glauber, je l’ai connu en 1954, et depuis lors, nous fûmes inséparables. Nous avions coutume de passer nos soirées au Pelourinho, nous refaisions le monde, dans les nuits étoilées, assis sur les vieilles pierres. Toutes ses pensées étaient déjà liées aux seuls cinéma et théâtre. J’avais 21 ans, et Glauber m’a demandé, lors de l’une de ces longues promenades de nuit, de l’accompagner pour le premier long voyage qu’il voulait effectuer dans le Nordeste. Lors de celui-ci, nous avons failli mourir, dans un terrible accident d’autobus, près de la ville d’Aracaju. » Et João Carlos Teixeira Gomes, surnommé «\Plume d’acier\», de relancer : « C’était un artiste très critique, de manière acharnée. Bien sûr, Glauber changeait souvent d’avis ». Celui qui serait son futur biographe aime d’ailleurs rappeler une phrase que le futur réalisateur du chef-d’œuvre « Di Cavalcanti», après tant d’autres, revendiquait sans cesse: « Ne demandez pas de la cohérence à un intellectuel ». Et Joca évoque aussi la « fé » du natif de Vitoria de Conquista : « Glauber n’était pas d’une foi profonde bien qu’il se soit marié à l’église avec Helena Ignez – leur histoire d’amour fit alors scandale aux quatre coins de Bahia -, car ce qui importait à Glauber était la narration, dans la Bible, des conflits humains, et non pas l’histoire des personnages religieux. Glauber n’était pas pieux, il était frénétique. Mais Glauber était aussi un homme épique, et le conflit permanent, homérique, l’intéressait au plus haut point ». Et Joca de conclure avec une emphase, d’une assurance joyeuse, envers feu son ami, qui nous cloue d’admiration, tant d’années après, par son ton impossible à retranscrire ici: « Glauber était un homme d’exception, et dans le cinéma, jusqu’à aujourd’hui, l’unique révolutionnaire au Brésil».

Avec un peu plus de soixante printemps, André Setaro se souvient que le premier contact fut d’abord de celluloid… la projection de Deus e o diabo na terra do sol, alors qu’il avait quatroze ans, au cinéma Guarany sur la place Castro Alves. Plus tard, en octobre 1976, il vint à lui être présenté par le romancier et alors journaliste João Ubaldo Ribeiro, dans les locaux du quotidien Tribuna da Bahia, dans lequel André écrivait ses critiques quotidiennement : « Glauber Rocha, comme être humain, n’était pas un homme arrogant, mais d’un tempérament agité, qui, de temps en temps, donnait l’impression d’être un adolescent enfievré, bien qu’il ait presque quarante ans, quand je l’ai connu. Explosif, quelques fois, pourtant il se montrait plus ou moins sentimental, et d’autres fois, d’un esprit de lutteur impossible à dominer. Dans la conversation, bien qu’attentif, il parlait tout le temps, et dans son exposition orale, il n’écoutait pas les questions et ne laissait personne en placer une ».

– Mario Cravo Neto, photographe, nous a quitté le 9 août 2009, à Salvador, à soixante-deux ans.
– Jorge Amado, écrivain, s’est éteint le 10 août 2001, à Salvador, âgé de quatre vingt-huit ans.
– Glauber Rocha, cinéaste, est décédé le 22 août 1981, à Rio de Janeiro, dans sa quarante-deuxième année.

* André Setaro, critique de cinéma, 61 ans, dans un courrier électronique, en août 2011, à Salvador, où il vit.
** Joao Carlos Teixeira Gomes, journaliste, 75 ans, lors de plusieurs conversations, avec BF, en juin 2001, à Rio de Janeiro, où il vit depuis 1999.
*** Le grand romancier mozambicain Mia Couto est venu au Teatro Castro Alves prononcer une conférence, lue et festive, sur l’auteur de « Tieta do agreste », devant 1.500 personnes, le 10 août 2011. Il a révélé alors le déjà lointain hommage paternel: ses deux frères se prénomment Jorge et… Amado.
Quatre livres incontournables et indispensables, non traduits en français:
– « Glauber, esse vulcão », João Carlos Teixeira Gomes, Editora Nova Fronteira, 1997, 638 p.
– « Glauber, a conquista de um sonho ; os anos verdes », Ayêska Paula Freitas/Julio César Lobo – Editora Dimensão, 1995, 339 p.
– « Salvador », Mario Cravo Neto, Áries Editora, 1999, 160 p.
– « Laroyé », Mario Cravo Neto, Áries Editora, 2000,  160 p.

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1 réponse

  1. Francis dit :

    Ton évocation de Glauber me donne envie de revoir ses films. D’autant que j’ai des souvenirs parfois très personnels des projections auxquelles j’ai assisté il y a déjà trop longtemps…

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