Préférence pour l’illusion, par Cristovam Buarque

Il fut, depuis la sortie de la dictature militaire, à peu près le seul homme politique et candidat à la présidence à la République du Brésil à tenir un langage de vérité: le Brésil a besoin d’éducation, encore d’éducation et toujours plus d’éducation. Ses études et son doctorat obtenu en France, en exil, n’y furent sans doute pas pour rien… Au Brésil, son parti, le PDT, lié à l’internationale socialiste, né sur les cendres de Gétulio Vargas, ne le soutint que du bout des lèvres. Luiz Inácio Lula da Silva, qui le nomma ministre de l’Education, le démis de ses fonctions, un peu plus de douze mois après, par… téléphone. Aujourd’hui sénateur, Cristovam Buarque continue, dans un semi-désert, d’adresser son message humaniste, comme un cri, qui ne fait que trouer… l’indifférence. Pour le plus grand malheur du pays où nous vivons.
Il a publié la réflexion ci-dessous, que nous avons traduit, dans les colonnes du quotidien de Rio de Janeiro,
O Globo, le dimanche 24 mars 2013.

Préférence pour l’illusion, par Cristovam Buarque

Quand il a annoncé au peuple que l’Angleterre entrerait en guerre contre l’Allemagne, Winston Churchill fit un discours demandant « sang, sueur et larmes » pour qu’ils parviennent à la victoire. S’il était au Brésil, il aurait dit : « nous sommes déjà en train de gagner la guerre ». C’est l’impression que j’ai eu à entendre les commentaires du gouvernement fédéral sur l’Indice de Développement Humain de 2012, que, annuellement, le PNUD/NNU estime et présente comme indicateur de du développement humain de chaque pays et sa respective position dans l’ensemble des nations. Malgré le fait d’être la sixième économie du monde, nous sommes 88e pour le développement humain.
Mais au lieu de reconnaître le retard et lancer un défi à tous les Brésiliens pour dépasser cette situation, le gouvernement a préféré annoncer qu’il y avait une erreur de calcul dans l’Indice. Ceci car le PNUD prit pour base pour tous les pays des données de 2005, et en 2011 le Brésil avait 7,4 années de scolarité, et non plus les 7,2 de 2005. C’est dommage qu’un gouvernement ne perçoive pas que 7,4 est une situation honteuse. De plus, si l’IDH avait considéré la qualité de l’éducation et comment elle distribue par classe sociale, notre position empirerait au niveau mondial, rien que pour notre basse qualité. Si les riches ont 13 ans de scolarité, pour que la moyenne soit de 7,4 années, les pauvres doivent avoir une scolarité de seulement 3 ou 4 ans.
Il n’y a pas de justificatif pour que le gouvernement cache la réalité, pour deux raisons: la culpabilité est historique et la situation est bien plus grave. Notre IDH serait bien pire si dans son calcul fussent considérés, par exemple, les morts par violence*, le temps perdu et la qualité dans le transport urbain, la concentration des revenus, la dégradation urbaine et autres problèmes sociaux qui sont chroniques et commémorés pour ne pas être encore pires.
Le sentiment provoqué par « nous sommes déjà en train de gagner », en substitution au « sang, sueur et larmes » vient de la préférence pour les apparences du présent, avec un mépris porté à la réalité et au long terme. Le Brésil n’aura pas d’avenir tant qu’il n’aura pas un gouvernement qui soit capable de percevoir la dimension de la tragédie, de regarder ambitieusement vers l’avenir, et de nous mobiliser toutes et tous pour que nous affrontions le problème.
L’IDH est une des meilleures conquêtes intellectuelles du XXe siècle, à ramener l’idée que la richesse mesurée par le PIB ne représente pas le niveau de bien-être. Son grand mérite, pourtant, est de faire que les dirigeants du monde entier attendent anxieusement sa divulgation pour savoir comment a évolué le cadre social cette année-là. Mais cette immense conquête est perdue si, au lieu de percevoir la réalité et de lutter pour la dépasser, les dirigeants préfèrent, comme au Brésil, déqualifier les chiffres et voir des succès où nous passons par des déroutes.
Pendant la Seconde Guerre Mondiale, pendant que Churchill demandait « sang, sueur et larmes », l’Allemagne utilisait sa machine publicitaire pour passer l’idée que tout allait bien sur le front et que les critiques étaient des perdants. Et tous savent qui perdit la guerre.

note et appel de note de Bahiaflâneur : * Environ 35 homicides par semaine à Salvador et dans sa petite périphérie, sur la totalité de la période 2004-2012. Un week-end « calme » est ainsi nommé, ayant fait moins de 20 victimes entre le vendredi soir et le lundi matin.


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